Toi & moi (ce n’est pas tout à fait toi et moi)

Écrit par Camus et Sartre.

Écrit par Camus & Sartre.

Un seul signe change, et on passe d’une collaboration qui aurait pu se faire à distance, chacun de son côté, à un vrai travail à quatre mains, dans la même pièce. C’est là toute la discrétion de l’esperluette : on la croit interchangeable avec « et », alors qu’elle raconte une histoire différente. Là où « et » additionne, le « & » associe. Et cette nuance, les studios hollywoodiens l’ont même couchée noir sur blanc dans leurs contrats.

Une histoire qui commence par une ligature

Pour comprendre d’où vient ce petit signe ventru, il faut remonter au Ier siècle avant notre ère, du côté de Marcus Tullius Tiro, esclave puis secrétaire affranchi de Cicéron. C’est à lui que l’on doit les notes tironiennes, premier système de sténographie connu, pensé pour noter un discours aussi vite qu’il est prononcé. Dans cette logique de vitesse, les copistes médiévaux prennent l’habitude de lier les lettres e et t du mot latin et en un seul tracé fluide. Cette ligature, reprise et arrondie siècle après siècle, finit par donner la forme que nous connaissons aujourd’hui.

D’où vient le mot « esperluette » ?

C’est justement cette place en bout d’alphabet qui donne son nom au signe. Les écoliers récitaient leurs lettres à voix haute et, arrivés au Z, ajoutaient la formule latine et per se et — littéralement « et, par lui-même, [signifie] et » — pour introduire ce dernier caractère qui n’en était pas vraiment un. À force d’être répétée par des générations d’enfants, la formule s’est contractée, déformée, jusqu’à donner « esperluette » en français et « ampersand » en anglais. Deux mots différents, mais une même origine : une comptine d’écolier devenue nom de signe typographique.

Son utilisation

  • en français, elle reste rare hors des noms de marque ou d’enseigne : on l’appelle d’ailleurs parfois « et commercial », elle s’emploie couramment dans les raisons sociales issues d’une association entre deux personnes, comme Dolce & Gabbana ou Marks & Spencer ;
  • en typographie, elle se dessine souvent en italique, y compris dans un texte composé en romain, comme une signature qui lui est propre ;
  • elle ne remplace pas systématiquement « et » dans une phrase courante : son usage reste ponctuel, presque décoratif ;
  • dans un logo ou une identité de marque, elle sert justement à marquer un lien plus fort qu’une simple énumération.

Et de l’autre côté de l’Atlantique ?

Aux États-Unis, la distinction entre « and » et « & » est prise très au sérieux — au point d’être inscrite dans les règles de la Writers Guild of America. Sur un générique de film, « Written by A and B » signifie que les deux scénaristes ont travaillé séparément, parfois à des années d’écart, l’un reprenant le script de l’autre. « Written by A & B », en revanche, atteste d’une véritable collaboration : les deux auteurs ont écrit ensemble, dans la même pièce. Une seule esperluette, et c’est toute la paternité d’un scénario qui change de sens.

Ce qu’il faut retenir

En somme, l’esperluette ne dit jamais tout à fait la même chose que « et ». Elle suggère une association plus étroite, un duo plutôt qu’une liste. De quoi y réfléchir à deux fois avant de l’utiliser dans le nom de votre prochaine marque, ou dans la signature de votre prochain projet mené à plusieurs.

(cf Le Trésor de la langue française ; règles de crédit de la Writers Guild of America)