
Allons manger les enfants.
Allons manger, les enfants.
Une simple virgule, et on passe d’un message digne d’un fait divers à une invitation à passer à table.
C’est sans doute le plus discret des signes graphiques : on croit qu’il ne sert qu’à respirer. Pourtant, ici, la virgule ne marque pas une pause à l’oral, elle indique à qui l’on s’adresse. En son absence, « les enfants » devient ce qu’on mange. Une fois ajoutée, en revanche, ce sont eux qu’on appelle à table. Ainsi, la plus courte des pauses peut, à elle seule, faire basculer tout le sens d’une phrase.
Une histoire qui commence par trois petits points
Pour comprendre d’où vient ce pouvoir, il faut remonter à l’Antiquité. C’est Aristophane de Byzance, conservateur de la bibliothèque d’Alexandrie au IIIe siècle avant notre ère, qui invente le tout premier système de ponctuation : trois points placés à des hauteurs différentes, pour indiquer la durée du souffle à respecter en lisant un texte à voix haute. Le point marquant la pause la plus courte s’appelait alors komma. Par la suite, le mot a fini par désigner le signe lui-même plutôt que le segment de phrase qu’il délimitait : c’est ainsi qu’est née notre virgule.
De la barre oblique à la virgule moderne
La forme que nous connaissons aujourd’hui, en revanche, vient d’ailleurs : une barre oblique penchée, la virgula suspensiva, utilisée du XIIIe au XVIIe siècle dans les manuscrits pour marquer une pause. C’est ensuite l’imprimeur vénitien Alde Manuce qui, en 1496, dans son édition du De Aetna, lui donne sa forme courbée actuelle la même année, il invente également le point-virgule. Ainsi, le même homme et le même livre nous ont légué deux signes qui nous suivent encore cinq cents ans plus tard.
Son utilisation
- elle sépare les éléments d’une liste ou d’une énumération ;
- en revanche, on ne la met pas avant « et », « ou », « ni » lorsqu’ils relient les deux derniers éléments d’une liste ;
- elle encadre ou précède aussi une mise en apostrophe, comme dans notre exemple du début ;
- une incise ou une apposition sera également isolée par une virgule ;
- enfin, elle ne sépare jamais le sujet de son verbe, même quand la phrase est longue.
Et de l’autre côté de l’Atlantique ?
Aux États-Unis, le débat autour de la virgule dite « d’Oxford », celle qu’on ajoute avant le dernier élément d’une liste, est presque un sport national. Par exemple, en 2018, une laiterie du Maine en a fait les frais : une loi sur les heures supplémentaires, rédigée sans cette fameuse virgule, a créé une ambiguïté sur la liste des tâches exemptées d’heures supplémentaires. Résultat, des chauffeurs-livreurs ont gagné leur procès, et l’entreprise a dû verser 5 millions de dollars de dédommagement. Depuis, le Maine a d’ailleurs réécrit sa loi, cette fois avec des points-virgules.
Ce qu’il faut retenir
En somme, une virgule en moins peut coûter cinq millions de dollars en plus. De quoi, par conséquent, relire deux fois sa prochaine liste de tâches, son prochain devis, ou sa prochaine plaquette commerciale.
(cf « la ponctuation » de Roland Eluerd)